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Les tribulations du peuple Hakka

Une épopée méconnue des Mauriciens chinois de la jeune génération

(Texte de Roland Tsang Kwai Kew inspiré de la lecture des deux ouvrages de Joseph Tsang Mang Kin (TMK), “Hakka and Huaren Destiny – Challenge and Response.”  “Le Grand Chant Hakka” et d’autres écrits sur le peuple Hakka par des auteurs étrangers.)

 “Hakka and Huaren Destiny -Challenge and Response.” Il s’agit d’un ouvrage de recherche qu’a publié en 2008 l’ancien ministre des Arts et de la Culture, Joseph Tsang Mang Kin. Ce fascicule d’une soixantaine de pages est le résultat d’un exposé qu’a fait l’auteur lors de son intervention à la First World Hakka Conference qui a eu lieu à Toronto, Canada, en 2004.  Ce colloque avait pour but de réunir des académiciens Hakkas éparpillés à travers le monde pour réfléchir sur la situation de Hakkas.  Il s’agit d’une initiative devant déboucher sur une mise à jour de l’état de recherche en Hakkaologie et ce pour un partage et un échange d’expériences. 

 A Maurice sur une population chinoise forte de quelque 30,000 âmes, soit presque 3% de la population mauricienne, quatre cinquièmes des Sino-Mauriciens sont d’origine Hakka, tandis que ceux d’origine cantonaise représentent l’autre cinquième.  Aujourd’hui on fait peu de différence entre Sino-Mauriciens Hakkas et Cantonais. On se marie entre Hakka et Cantonais contrairement il y a une generation de cela.  Il est quelque peu dommage que les Mauriciens d’origine chinoise de la jeune génération, qui ont perdu quelque peu leur “tongsin.” c’est à dire leur “chineseness,”ne sont pas conscients de l’importance et du sens profond que le mot Hakka représente.

La Chine connue comme Zhong Guo, c’est à dire l’Empire du Milieu, est peuplée par quelque 56 ethnies qui forment la Nation chinoise. L’éthnie majoritaire est le Han qui à lui seul représente 91,59% de la population, selon le dernier récensement datant du 1 er novembre 2000.  Valeur du jour sur une population de 1,3 milliard de Chinois on dénombre à travers la Chine une quarantaine de millions de Hakkas. Les Hakkas sont issus de l’ethnie Han, tout comme les Cantonais, à la seule différence que lesd Hakkas se distinguent par leur langue, leur façon de vivre et leurs us et coutumes.         

Une question se pose: qui est Hakka? Il y a les Hakkas du centre de la Chine, c’est à dire la Chine des 18 provinces et ceux de l’île de Taïwan, anciennement Formose.  Il y a ensuite les Hakkas de la diaspora qui, eux, peuplent les pays de l’Asie du Sud Est, là où ils sont généralement en minorité.  Ils vivent en Indonésie, en Malaisie, en Thailande, au Myammar (ex Birmanie), au Cambodge, au Laos, et au Viêt-nam. On les retrouve même en Inde, du côté de Bombay et de Nouvelle Delhi.  Plusieurs de ces Hakkas du Sous Continent indien se sont depuis installés au Canada. On les retrouve dans les régions anglophones du Canada, surtout à Vancouver, et à Toronto, mais sont en nombre infime à Montréal, pour une raison évidente qu’ils parlent l’anglais.  Récemment lors de mon séjour canadien, j’avais fait la connaissance d’une famille hakka originaire de la Grande Péninsule qui tient un snack spécialisant dans la cuisine typiquement chinoise d’origine hakka à Toronto.  On y mange d’excellents mines frits et pour pas très cher.  Le boss, du moins le propriétaire, parle l’anglais et le hakka et il se débrouille merveilleusement bien en hindi.  J’ai été témoin comment il mettait à l’aise ses clients canadiens d’origine indienne en conversant en hindi..      

Seulement à Singapour, les Hakkas partagent le pouvoir politique avec l’autre sous groupe chinois, les Cantonais.  Faut-il rappeler que le Père du Singapour moderne, Lee Kuan Yue, est d’origine Hakka, comme l’avait était aussi le Père de la relance de l’économie chinoise, Deng Xiaoping.  On retrouve également des Hakkas dans presque tous les pays d’Europe, aux Etats Unis, au Canada, en Australie, à Cuba, dans la plupart des îles des Caraïbes, dans les pays d’Amérique Latine, notamment au Péru et au Brésil, en Afrique du Sud et en Tanzanie et surtout dans les îles de l’océan Indien, notamment à Madagascar. à La Réunion, aux Seychelles et à l’île Maurice  Ces Hakkas on les appellent aussi des Huaren ou Huayi. ou encore les Huaqiao, c’est-à dire en mandarin, les Chinois de la diaspora.

Bien que les Hakkas sont issus de l’ethnie Han, ils ont été pendant longtemps marginalisés.  Ce n’est que tout récemment que les autorités chinoises des deux côtés du Détroit de Formose, la Chine Continentale d’une part et l’île de Taïwan d’autre part, reconnaissent les Hakkas comme un groupe distinct.  La langue Hakka est ainsi reconnue tout comme le sont les artistes et écrivains hakka.  D’ailleurs notre compatriote, Joseph Tsang Mang Kin, quand il séjourne en République populaire de Chine où il est “visiting professor” des trois universités chinoises pour des causerie sur le hakka, bénéficie d’un traitement VIP.  Aujourd’hui le contexte est différent.  L’unité nationale est restaurée en Chine continentale.  Les langues locales et régionales comme le hakka et le cantonais sont perçues comme des acquis et sont autant des composants d’une culture chinoise riche et variée indispensables à être préservées et encouragées.

Les Hakkas, les vrais héritiers de la culture chinoise

C’est que les Hakkas sont considérés comme les vrais héritiers de la culture chinoise qu’ils ont su préserver au cours des âges, durant leurs pérégrinations partant de la Vallée du moyen Feuve Jaune (Huanghe), le berceau de la civilisation chinoise, pour s’implanter dans le bassin du Jiangjiang, connu des occidentaux comme le fleuve Yangtsé et dans les provinces de Fujian et de Guangdong, plus particulièrement dans la région de Moyen (Meixian), connue aujourd’hui comme Meichu.  Certains historiens et sinologues respectés ont affirmé que sous la dynastie des Tang à la Cour de l’empereur on parlait le hakka, mais c’est un fait qu’on utilisait la langue hakka pour s’adonner à la poésie. 

 TMK l’a confirmé dans son poème épique:

“C’est ainsi qu’aujourd’hui

Le Classique des Vers

ou la poésie des Tang

doivent se lire en langue hakka

avec son contre point tonal

nourri de six niveaux de ton

avec ses consonnes finales

qui font les rimes qui les animent

pour retrouver leur vraie splendeur.”

Et plus proche de nous, on pourrait soutenir que le mandarin, la langue la plus parlée dans le monde, tire dans une certaine mesure son origine du hakka avec ses quatre tons,. Bu moins certains linguistes chinois sont de cet avis.

Dans son livre consacré au Hakka, Joseph Tsang Mang Kin définit ainsi le Hakka: “A Hakka is one that thinks he is one or has been so labeled by others. How different are the Hakka people from mainstream Chinese? They do many things as the other Chinese, but still they are perceived as different. The strong components in Hakka identity are language, religion, solidarity within the Hakka community and pride associated with it, a critical population mass and a critical land mass, without which they would have been swallowed up and forgotten.  The Hakkas have both visible ways and tangible traits and many of the qualities and foibles of the other Huaren.  The Hakkas may not look different and hardly distinguishable from other Chinamen.  But when they meet anywhere in the world, from whatever part of the world they come from they will greet one another saying: Chi Ka Gnin”, our own people. They mean that they belong to the same group with a shared language and culture that bond them together.” 

“Le Grand Chant Hakka”, poème épique de TMK.

 On doit à Joseph Tsang Mang Kin un autre ouvrage sur le Hakka. “Le Grand Chant Hakka. Il s’agit d’un poème épique de quelque 75 pages. retraçant.les tribulations du peuple hakka au cours des âges jusqu’à son implantation dans le sud de la Chine et partant de là en essaimant aux quatre coins du globe.  Cet ouvrage écrit en français a été traduit en anglais en et mandarin en vue d’une plus large diffusion dans le monde hakkaphone et ce, depuis une dizaine d’années. Le poème débute au retour de l’auteur au pays de ses ancêtres, en terre hakka, Moyen.

“Moï-yène

comté des Prunes

ou Meixian selon la langue majoritaire

et maintenant Meîzhou

sous préfecture des Prunes

terre de pèlerinage

où les hakkas

de la diaspora

lassés de leurs exils

viennent d’abreuver à leur source”

Ainsi chante le poète au tout début de ce poème épique. Il rappelle que l’histoire du peuple Hakka remonte au nord du Fleuve Jaune et a débuté il y a 20 siècles quand les Hakkas ont été chassés pour fuire l’oppression du premier empereur, Qin She Huangdi (221 à 210 après Jésus Christ),  qui brûlait les livres sacrés des anciens et persécutait les intellectuels, les savants et les sages. Dans leur errance, les Hakkas ont emporté leurs autels des ancêtres.

“Nous avons fui le Nord

nous avons pris le Centre

et durant douze siècles

nous avons apporté

des bords du Fleuve Jaune au berges du Yangzi

l’art les coutumes et la culture ainsi que notre architecture.”

C’est de cette architecture que le monde a découvert quand la télévision chinoise, la CCTV, en a fait pleine lumière en guise de générique publicitaire de Guangzhou 2010 pendant toute la durée de ces derniers jeux asiatiques sur le sol chinois.  Filmées du ciel on nous a montré des structures anciennes qui ressemblent à d’immenses trous béants, alors qu’il s’agissait en fait des habitations hakka pouvant abriter jusqu’à cinq cents personnes, car les Hakkas vivaient en clan. Et le poète de rappeler ce fait qui fait la fierté du peuple hakka:

“Nous avons maintenu

le lieu, le lien de chaque individu

dans le tissu de la famille

dans le réseau du clan

et nous avons adjoint

au nom de chaque fils

de la même génération

un même nom d’accompagnement’ le pi ce

un pi-nom

pris d’une liste de soixante signes

et nos filles hakkas eurent aussi leurs pi-noms

ainsi donc sommes nous la mémoire et l’histoire de la mouvance des Hans.”

Dans cette quête épique le poète en profite pour rendre hommage à un leader historique du peuple Hakkas, Hong Xinquan (1813-1864, le chef spirituel de l’Empire céleste des Taipings (Grande Paix))”:

“Salut à toi Hong Xiuquan

leader hakka

idéaliste qui tenta d’instaurer

un monde égalitaire

avec partage égal des terres

avec des droits égaux

pour l’homme et pour la femme

Salut à toi Hong Xiuquan

avec tes  vingt mille frères

les tout premiers

de la toute première heure

tu initias le soulèvement hakka

La révolte des Taipings

Honneur à vous mon peuple

qui avez dirigé mené nourri

la révolte des Hans

contre les occupants mandchous

contre les malfaiteurs anglais

La révolte envoya notre peuple à la guerre

La défaite lança notre peuple à la mer,”

Et le poète de terminer son Grand Chant Hakka par ces vers:

“Hakkas! Hakkas!

C’est fini votre errance

Vous faites partie du monde!”

Un monde qui est témoin aujourd’hui de l’émergeance de la Chine comme la super puissance du 21 siècle.  Les Hakkas dans leur errancey ont contribué.  Juste retour des choses de la revanche sur le sort du peuple hakka et de ses fils et filles qui ont choisi de vivre l’exil au quatre coins du monde sans pour autant oublier leurs racines. 

Ainsi ce qui distingue les Hakkas des autres Chinois c’est qu’ils sont très attachés à leur nom, leur pi-nom, c’est à dire leur nom de génération tant chez l’homme que chez la femme. Chez les Hakkas le pi-nom détermine la position de l’individu sur l’arbre généalogique ainsi que les responsabilités et les privilèges qui y sont attachés.  C’est la raison pour laquelle il est de tradition quand un Hakka émigre, il emmène avec lui son livre de clan qui contient son arbre généalogique, son histoire de famille et une biographie succincte de tous les descendants males. Certains livres de clan des Hakkas vont aussi loin dans le temps, comme par exemple chez le clan Zeng (Tsang) qui se perd dans la nuit des temps. C’est que du temps de Confucius, il y avait un Tsang qui était un de ses plus proches disciples. TMK en fait état dans son poème épique:-

“L’oncle Liène explique (NDLR:Liene était  le frère de mon oncle  Willy Tsang Mang Kin et de mon père Ah Kee Tsang Kwai Kew. Notre oncle est décédé il y a 5 ans dans sa 90eme année).

Par décret d’Empereur

en vigueur

dans les trente-six provinces

seules cinq clans des quatre cents en Chine

ont droit et l’unique privilège

d’utiliser

la même liste de noms d’accompagnement

les pi-noms

les noms qu’acquièrent

tous les  cousins et tous les frères d’une même génération

D’abord le clan des Kong

celui de Confucius

Viennent ensuite les quatre autres qui furent ses disciples

Meng, Zeng, Yan et Tse

en putonghua”

(NDLR: il s’agit du philosophe Meng Zi ou Mencius et Zeng Zi soit le disciple Tsang)

Selon TMK, la liste des pi-noms fut rétablie par Zeng Kuo Fan, (NDLR un ancêtre du clan Tsang) qui fut hélas un bon serviteur de l’empereur mandchou.  TMK nous donne cette liste des pi-noms en hakka dans l’ordre: Fen, Vun, Chin, Shong, Yen, Him, Yuk, Fu, Ki, Kwong, Chau, Hien, Khin (la génération de feux mon père Ah Kee Tsang Kwai Kew et mon oncle Willy Tsang Mang Kin), Fan (ma génération et celle de mes cousins.D’où mon pi-nom Fan Yin, ceux de mes frères Fan Seen, Fan Moye, Fan Yen, Fan Hon et Fan Toong et ceux de mes cousins germains Fan Hin (Joseph Tsang Mang Kin) et de ses frères Fan Zhi, Fan Sin, Fan Kwet, Fan Fat et Fan Choy), Siong, Lin, Tet, Vui, Shui, Yu, Khim, Shau, Nyam, Sien et Yong. A noter qu’après la génération Fan de mes cousins et de la mienne est suivie de Siong, la génération de nos fils. Ainsi le mien s’appelle  Siong Kong, ceux e mes frères s’appellent Siong Khet, Siong How, celui de Joseph TMK, Siong Pao, ceux de ses autres frères: Siong Soo, Siong Fook, Siong Liung, Siong Siung, Siong Gnan, Siong Hoi et ainsi de suite.  La prochaine génération male sera Lin. Ainsi le petit fils de mon cousin germain, Fan Zhi, s’appelle Lin Yu.

A noter aussi que les filles Hakkas ont aussi de pi-noms. La génération de mes soeurs et cousines a pour pi nom Yin. Ainsi mes cousines s’appellent Lan Yin, Foong Yin,  Mee Yin, les jumelles, Thow Yin (Mme Danielle Wong, la directrice de MEXA) et Lee Yin (Mme Marie-Lourdes Lam Hung, l’auteure de nombreux livres sur les droits des enfants et de la femme, etc) et Hen Yin, alors que mes quatre soeurs se prénomment: Fo Yin, Yam Yin, Line Yin et Kim Yin.  Ainsi Lan, Foong, Fo, Mee désignent le quatre types d’oiseaux. Tandis que les filles de mes cousins et mes frères se distinguent par leur génération  Niuk. Ma fille s’appelle Lan Niuk,  celles de mon frère Fan Moye , s’appellent Siao Niuk. Lien Niuk`et celle d’un de mes cousins entre autres Kim Niuk.

Pour rappelled la Chine républicaine, issue de la première Révolution de 1911 menée par Sun Yat Sen, a par décret allongé cette liste des pi-noms des Tsang en y ajoutant dix autres: She, Thoi, Chau, Thin, Yu, Pang, Ka, Thin, Kwet et Sien. Selon TMK ces dix noms ou ces dix mots forment  un couplet:

“L’Harmonie règnera à jamais

d’une génération à l’autre

et les peuples voisins formeront

une nation stable et confiante.”

Les Hakkas un peuple réputé pour leur ouverture d’esprit

Deux piliers de la culture hakkas sont le culte des ancêtres et la piété filiale qui sont le fondement même la culture chinoise. L’observance de ces deux valeurs ancestrales joue un rôle important dans la construction du psyché chinois. Ainsi pour les Hakkas, célébrer chaque année, deux fois par an, en mars et en septembre le culte des ancêtres et du dîner “Chee Chiang,”quand les membres de chaque clan se retrouvent dans un restaurant autour des tables garnies de bonne chair, lie intellectuellement et émotionnellement la jeune et la vieille générations. “That is why all the original Hakka homes that we find in Quangdong or Fujian have an Ancestral Hall facing the entrance gate, and this is where the family congregates to pay respect to Heaven and Earth and to our Ancestors in whose honour we burn incense. This is also the first place where the overseas Hakkas congregate to honour the parents and Ancestors before accomplishing another ceremony at the Family Graveyard”, relate TMK dans  “Huaren an Hakka Destiny. ” Et l’auteur de poursuivre: “Indeed without ancestral worship, it would be difficult to keep Chinese society together. Ancestor worship actually brings our Ancestors in our midst and reminds us of the highest moral principles and values. It acts as our conscience to guide us in the choices and behaviour in our everyday life. (...) Together with filial piety, it forms the guiding principles for the collective social life that teaches tolerance or better still, accommodation with all sorts of sects, religious beliefs or superstitious.”

Les Hakkas sont réputés pour leur ouverture d’esprit. En tant que groupe ethnique, ils rejettent les discriminations raciale et sexuelle.  Ils considèrent la femme comme l’égale de l’Homme. En Chine, les femmes Hakkas étaient les premières à refuser le bandage des pieds qu’elles considéraient comme un symbole de leur asservissement.  D’ailleurs c’était connu que les femmes Hakkas avaient les grands pieds car, étant paysannes, elle travaillaient la terre. Dans le sillage de la première révolution chinoise de 1911, les hommes Hakkas ont été les premiers Chinois à couper leurs nattes de cheveux en signe de révolte contre l’occupant mandchou, montrant ainsi la voie aux autres Chinois. Comme quoi la contribution des Hakkas à la cause de la revolution de Mao Zedong n’est pas à être négligée.Le général Zhu De(Chu Teh), le compagnon d’arme de Mao était un Hakka tout comme l’a été l’ancien Premier ministre chinois,  Zhao Ziyan, malheureusement limogé après l’événement ayant marqué le Printemps de Pékin à la Place Tien An Men

Dans le chant XL11 TMK a rendu hommes à ces  hommes et à ces femmes Hakkas:-

“Honneur à vous peuple de la terre

grand travailleurs

et pardessus tout

Hommage à vous femme Hakka

pilier de notre peuple

femmes de labeur

femmes des rizières

femmes sûres

femmes de patience

femmes protectrices de notre lignée

femmes d’initiatives

femmes toutes premières à monter à l’assaut

Femmes toutes premières aux postes de combat

femmes toutes  premières à la fonction civile

Femmes toutes premières à la même table

que l’autre moitié du ciel

femmes aux grands pieds

les toutes premières et les seules

à rejeter la mode barbare

du bandage des pieds

femmes dirigeantes

femmes de courage

femmes égales

Comment ne pas vous admirer

vous aimer

femmes Hakkas?”

Venus en nombre chercher fortune à Maurice, les premiers Hakkas ont facilement assimilé les langues et les cultures des autres tout en conservant leur propre culture. Les Hakkas de la première génération qui s’étaient installés à Maurice pour se lancer dans le commerce au détail avaient appris à maîtriser le bhojpuri et le créole pour leur survie en terre inhospitalière. Et c’est ainsi que les mariages mixtes avec des femmes créoles voire même indiennes n’étaient pas inhabituels.  Ici TMK rappelle que le Gouverneur, Gordon, qui avait vaincu les Hakkas en Chine et qui subsquemment  avait servi au Trinidad et à Maurice, avait fait cette observation juste:-

“The Indians are generally very averse in any permanent connection with a Creole. The Chinese, who are although citizens of the world, have no such prejudices of race    they intermarried with Creole women in the colony (Trinidad)... Here the connections of Creole women with Chinese are more numerous than with Indians.” Ainsi leur disposition n’a pas changé. Comme les autres Huarens, qui se sont installés dans d’autres régions du globe, ceux de Maurice n’ont jamais éprouvé un quelconque problème avec la réalité du métissage, sang mélé, marriages mixtes, langages mixtes et cultures mixtes. En cela les Hakkas de Maurice diffèrent quelque peu des Hakkas vivant en Chine.  Grâce à l’ouverture aux autres cultures de notre Nation arc-en-ciel que les premiers Hakkas d’ici ont fait l’expérience au cours du temps, ceux de la nouvelle génération ont réussi parfaitement leur intégration. On peut dire qu’ils ont développé un autre “mind set” Comme quoi les Hakkas de Maurice ont su tirer profit d’une certaine façon des conflits de civilisation et ce pour leurs plus grandes ouverture et adaptation dans un monde devenu, avec la pré-éminence de l’internet, un village global en pleine mutation.

“Adapt or pérish” Cette dévise n’a pas de sens pour les Hakkas de Maurice.  Depuis des siëcles comme tous les hakkas du monde, à force d’avoir vécu en terres inhospitalières, de génération en génération durant leurs pénibles pérégrinations, ceux de Maurice aussi ont su s’adapter et ce, pour le plus grand bien de la cohésion sociale de la Nation mauricienne.  L’optimisme est de mise.

Roland Tsang Kwai Kew



Si l’histoire de l’immigration chinoise à Maurice m’était contée     

En ce lundi 23 janvier 2012 les Sino-Mauriciens célèbreront le Nouvel An Chinois. Ils entrent de plain pied dans la nouvelle année du Dragon, le quatrième signe du zodiaque chinois ayant pour élément l’eau. Ils sont quelque 25,000 Mauriciens sur une population de 1,3 million à observer cette tradition vieille de cinq millénaires, en célébrant la Fête du Printemps, traduite en mandarin sous l’appelation de Chun Jie, chun signifie le printemps et jie désigne la fête. La Fête du Printemps est la plus grande fête du calendrier lunaire chinois. En marge de célébration de cette fête, décrétée fête nationale depuis un quart de siècle par l’Etat mauricien, au même titre que Noël, Divali et Eid, c’est occasion de faire de plus ample connaissance avec une composante de la Nation mauricienne pour connaître l’histoire de son implantation à Maurice et ses us et coutumes. 

Les Chinois qui ont fait souche à Maurice sont constitués des Hakkas à 80%, alors que les Cantonais représentent le pourcentage restant auxquel il faut inclure quelques descendants d’immigrants chinois issus du Foukien, Fujian en mandarin, la province côtière faisant face à l’ìle de Taïwan, autrefois connue comme Formose. Ces Foukinois, qui avaient foulé le sol mauricien au début de la colonisation anglaise, on les appelait les Foong Soon.  Leurs descendants représentent aujourd’hui à peine une centaine de membres. Ils ont pour noms les Ah Kong (comme le prêtre Serge Ah Kong et son frère aîné, Joe, l’ancien directeur du Bureau Central des Statistiques), les Angoh (comme l’ancien garagiste Wilmet Angoh et son fils, le juge Gérard Angoh) et les Kiamtia (feux le Dr Kiamtia et son frère Roland, ancien enseignant de français au Collège Royal de Port Louis dans les années soixante-et soixante-dix.

Les Hakkas (Hakka signifie hôte), eux, révendiquent leur origine dès l’époque de la dynastie des Tang (618-907). Leurs ancêtres ont quitté au cours des âges le bassin du moyen Fleuve Jaune (Huang He) pour fuire les exactions et la misère et s’installer dans le pays hôte du sud de la Chine, c’est à dire dans les deux provinces de Guangxi et de Quangdong, soit dans la région de Meixian que les Hakkas appellent affectueusement Mo Yen. Cette bourgade chinoise au début du siècle dernier, à l’époque de la deuxième vague d’immigration chinoise vers Maurice, était peuplée de quelques milliers d’habitants. Aujourd’hui elle est connue comme Meichu et compte plus d’un million d’habitants.   

Les ancêtres des Chinois d’origine cantonaise venus chercher fortune à Maurice au siècle dernier venaient également de la province de Quandong, Ils étaient originaires de deux régions limitrophes: Nam Hoy et Sun Tak, d’où le terme Nam Shun, nom composé de la première syllable de chacune de ces deux contrées. Nam Shun veut dire Cantonais en hakka. 

3,000 travailleurs engagés chinois en provenance de Penang et de Singapour. 

 L’immigration chinoise à Maurice a débuté peu avant et après l’abolition de l’esclavage en 1835, quand les esclaves libérés ne voulaient plus exécuter les travaux de champs de canne. Les grands propriétaires terriens, à l’instar d’un certain De Labauve d’Arifat, ont pallié au manquement en ayant recours à quelque 3,000 travailleurs engagés chinois en provenance de Penang et de Singapour. Ainsi pendant quelques années jusqu’en 1843, les Chinois constituaient le gros des contingents d’ouvriers agricoles recrutés par l’île Maurice. 

 Malheureusement, bon nombre d’entre eux n’ont pas fait souche à Maurice, préférant regagner la Chine avant la fin de leur contrat. Moins soumis que les travailleurs engagés indiens, qui sont recrutés par la suite, ils mettaient le feu aux champs de canne, une façon pour dénoncer les traitements inhumains que les planteurs Blancs les faisaient subir. Finalement ils n’avaient d’autre choix que de les rapatrier en Chine. Ainsi a mal terminé l’expérience de travailleurs engagés chinois, laquelle a commencé sous le premier gouverneur anglais, Sir Robert Townsend Farquhar, quelques temps après la colonisation britannique aussitôt la capture de l’ancienne Isle de France par les Anglais en 1810, et ce jusqu’en 1850. 

Toutefois il faut se rappeler que déjà sous Mahé de La Bourdonnais, premier gouverneur français de Maurice, et du Comte d’Estaing, il y avait des contractuels chinois sur l’Isle de France. Sous l’occupation néerlandaise de Maurice il y avait des esclaves chinois que les colonisateurs d’alors avaient ramenés de Batavia, en Indonésie. En fait la présence chinoise a Maurice a vraiment démarré avec l’arrivée de quelque 300 travailleurs agricoles voyageant à bord du bateau Bencoulen affrété par le Comte d’Estaing. Le flux migratoire des Chinois à destination de Maurice a connu une accélération quand Farquhar, le premier guverneur anglais, a permis l’immigration libre.  Ainsi, des nombreux Chinois s’installèrent à Maurice pour se lancer dans le commerce. 

 Ainsi pour pouvoir débarquer dans l’île, l’immigrant chinois devait trouver de garant et payer une caution de 1500 dollars de l’époque. Et c’est ainsi que le résident fukinois de l’époque, Liog Choi Sin, plus connu des historiens sous le nom de Hahime Choïsanne, recut une licence officielle des autorités pour ramener dans l’île cinq de ses compatriots, tous originaires du Fukien. Le 3 décembre 1826 il débarqua à Port Louis avec cinq immigrants chinois à bord du bateau “Belle Alliance/” Ils avaient pour noms:  Whangpoo, Hankee, Nghien, Hakhim et Ahim. Le 14 mars 1831 ce notable chinois permit à d’autres immigrants chinois, comme le dénommé Aquaan, un charpentier de   marine en provenance de Penang, de s’installer dans l’île. Il le prit à sa charge en payant sa caution. 

Hahime Choïsanne, le premier négociant chinois.  

 En feuilletant mes archives personnelles, j’ai pu mettre la main sur un intéressant article, signé de l’historien, Louis Georges Easton, intitulé « Sur les traces de Hahime Choïsanne, le premier négociant chinois », paru dans Le Mag en date du 29 octobre 1995.  L’article racontait ainsi: « Arrivé de Fukien au début de 19e siècle, ce premier « capitaine » chinois (titre que portait le leader de la communauté), qui maîtrisait parfaitement l’anglais et le français en sus de sa langue maternelle, y s’imposa très vite comme un interlocuteur privilégié des autorités coloniales. En 1821 il leur adressa une pétition, sollicitant l’autorisation de faire venir à ses frais quelques uns de ses compatriotes. (…) Il continua à se porter principal garant de tous les Chinois qui débarquaient dans l’île et ce jusqu’au milieu du siècle dernier. Il les logea au Champ de Mars tout en leur cherchant du travail, les encadrant spirituellement, prodiguant son aide à la fois aux immigrants dits libres et aux engagés qui ne pouvaient s’adapter au dur labeur des champs. (…) Le notable Hahime Choïsanne avait un tel sens du devoir qu’en 1942, dans une petition au gouverneur, il demanda la permission de prendre à sa charge comme domestique, un pauvre homme condamné à la déportation.  En 1859 sa requête fut agréée par le gouverneur Sir William Nicolay.  Par la suite il caressait l’idée d’ériger  un lieu de culte pour les immigrants Chinois. ». 

 Ainsi grâce à ce généreux bienfaiteur que la communauté chinoise possède aujourd’hui une magnifique Pagode aux Salines laquelle est dédiée à Kwantee, ce Dieu protecteur des commerçants. Kwantee fut un guerrier élevé au rang du général à l’époque des Royaumes Combattants (475 à 221 avant Jesus Christ) grâce à sa droiture et sa justice. Quant à Hahime Choïsanne, nous savons que par la suite il fut naturalisé en vertu de l’ordonnance No. 31 de1847. En 1872 il retrouva le pays de ses ancêtres où il mourut deux ans plus tard. On lui doit d’avoir jeté à Maurice les bases d’une vie communautaire exemplaire. Il est un peu dommage qu’aucune rue de Port Louis ne porte son nom, alors que c’est une façon de perpétuer et d’honorer la mémoire de ce grand bienfaiteur d’artan de la communauté chinoise! 

 Après Hahime Choïsanne il y a eu Affen Tank Wen, autre Fukinois, qui, lui, succéda comme « capitaine » D’où l’origine du mot « captan » utilisé par les laboureurs indiens pour désigner le boutiquier chinois de la campagne. Le nom Affen Tank Wen est resté aussi gravé pour la postérité pour avoir autant œuvrer en faveur de l’intégration des immigrants chinois dans l’île grâce au soutien indéfectible de Mère Barthélemy dans son œuvre d’évangélisation et caritative auprès de cette diaspora. Elle bénéficiait de soutien de ce dernier surtout sur le plan pécuniaire. Les dernières années d’Affen Tank Wen, soit la période de 1895 à 1900, ont été marquées par l’arrivée massive de quelques 7000 immigrants chinois. 

Un pourcentage de femmes pour accompagner ces travailleurs chinois.

  Par la suite les autorités coloniales ont exigé un pourcentage de femmes pour accompagner ces travailleurs chinois. La partie chinoise n’arrivait pas à satisfaire cette condition, l’immigration contractuelle chinoise connut une fin momentanée pour reprendre de plus belle pendant la période de 1900 à 1940. D’ailleurs, c’est peu avant la première guerre mondiale que d’innombrable Sino-Mauriciens de la première génération sont venus à Maurice. Par exemple mon père Ah Kee, aujourd’hui décédé, a débarqué à Maurice en l933. Il a fait le trajet Chine/Maurice à bord du cargo “Tin How” et il a débarqué à l’Aapravasi Ghat, de ce qui était alors connu comme le Coolie Ghat, à l’ancienne Place de l’Immigration, à Port Louis.  Il avait alors à peine 14 ans, ayant fui la Chine semi coloniale de l’époque ravagée par la famine, les inondations, les épidémies, la misère criarde et la corruption rampante, pour y rejoindre son frère aîné, Willy Tsang Mang Kin. 

Quoique les Sino-Mauriciens constituent à présent une minorité, à peine 3% de la population mauricienne, surtout après la vague migratoire importante de ces trente dernières années vers le Canada (Montréal et Toronto en particulier) et vers Australie (Perth, Sydney et Melbourne surtout), ils constituaient néanmoins jusqu’à tout récemment un groupe homogène de Chinois de la diaspora qui était considéré comme étant la plus importante dabs régions africaine, et indianocéanique, c’est-à dire les îles des Mascareignes. 

 Aujourd’hui, l’émergence de la Chine comme deuxième puissance économique mondiale, après les Etats-Unis, nous sommes en présence d’une nouvelle donne. La Chine investit énormément en Afrique et exporte ses ouvriers pour réaliser des grands travaux d’infrastructures qu’elle finance, à coups de ses surplus monétaires, de même qu’elle encourage ses businessmen à s’y installer pour faire du commerce. La petite île Maurice non plus n’a pas échappé à cette réalité économique, par exemple avec le redémarrage prochain du projet Jin Fei à Riche Terre, après que ce projet fut resté en veilleuse pendant presque deux ans. 

On dénombre à présent quelque 50,000 Chinois en Afrique du Sud, Presque autant au Mozambique, en Angola, au Kenya et au Zimbabwe entre autres pays africains. Il faut se rappeler qu’au siècle dernier c’est à partir de Maurice que les Chinois ont essaimé vers les autres îles de la region, soit aux Seychelles, à la Réunion, à Madagascar et à Rodrigues. 

     Ces Chinois de la diaspora, on les appelle les Fah Kiao, en langue hakka et Hua Qiao ou Huaren, en langue mandarin. Pour de plus amples details sur cette diaspora qui s’est installée à Maurice, je recommande à mes compatriots la lecture du livre à succès  “Hakka and Huaren Destiny/ Challenge and Response” de l’ancien ministre des Arts et de la Culture, Joseph Tsang Mang Kin. 

Une histoire commune faite de souffrance et de dure labeur. 

Les Chinois de la première génération venaient à Maurice pour faire fortune dans le commerce au détail et s’installaient pour la plupart à la campagne. Ils ont eu presque une histoire commune à raconter, laquelle était constituée de souffrance, de dure labeur dans ce qui était alors l’île Maurice, une terre inhospitalière et où la vie n’était pas facile. De cette époque spartiate, ils ont dû apprendre le bhojpuri et le créole pour pouvoir converser avec les clients, c’est à dire les laboureurs hindous et musulmans et les artisans créoles des camps sucriers. L’île à l’époque dépendait exclusivement de la canne à sucre pour ses recettes d’exportation pour faire vivre une population qui représentait quelque 450,000 âmes.  Dès cette époque et pendant presque un siècle et demi les boutiquiers chinois ont joué un rôle primordial dans le commerce au detail en donnant à crédit des articles de consommation courante aux laboureurs et artisans mauriciens pendant l’entre-coupe. Ils remboursaient une partie de leurs dettes pendant la coupe, mais il restait toujours une balance. C’est de cette époque révolue que datait l’’incontournable “carnet rouge”de “laboutik sinois.”Aujourd’hui cette rélique du passé fait partie de l’histoire de Maurice et de notre patrimoine culturel. (Voir texte consacré à Laboutik Sinois par l’auteur de ces lignes dans au moins trois titres de presse: Le Défi Quotidien, Le Quotidien et Lavoix Kreol entre novembre et décembre 2010).    

 C’est bien que les jeunes de la présente génération se souviennent de cette tranche de notre patrimoine commun, chaque année, le 2 novembre, à l’occasion de la journée du souvenir pour commémorer l’arrivée des premiers immigrants venus de la Grande Péninsule et de la Chine. J’ai eu la chance inespérée que peu avant son décès, en octobre 2003, d’interviewer mon père, Ah Kee Tsang Kwai Kew, qui m’avait raconté cette période difficile. Ainsi, aussitôt après son débarquement à Port Louis, après un copieux déjeûner au Restaurant Ciel Bleu, au Chinatown, il prenait le train pour rejoindre la boutique de son oncle, Ah Ping, qui se trouvait à l’Espérance Trébuchet, entre les champs de canne. Y travaillait aussi son frère aîné, Willy Tsang Mang Kin, venu, lui, quelques années plus tôt en éclaireur pour faire fortune à Maurice. 

 Dans les années 1930, alors que se poursuivait le flux migratoire des Chinois, aussitôt leur arrivée à Port Louis, les autorités coloniales britanniques leur délivraient un « Arrival certificate » portant le même nom que celui qui figurait sur le billet de passage ainsi que leur âge Comme leurs noms étaient très souvent traduits en anglais à partir d’un chinois approximatif, on a eu droit à des aberrations auxquelles s’étaient rendus coupables les officiers cantonais des services de l’immigration basés à Hong Kong, le port d’embarquement pour Maurice. 

Des noms chinois objets de railleries, obligeant des Sino-Mauriciens à opter pour un changement de noms. 

Quand les jeunes Sino-Mauriciens de ma génération étaient encore petits parfois ils étaient l’objet de moquerie et de raillerie de la part de leurs camarades de classe à cause de leurs noms qui sonnaient drôlement à l’oreille. Pour eux c’était du Chinois. Et c’est ainsi le côtoiement des petits Chinois de l’époque avec leurs camarades de classes des autres communautés n’était pas toujours facile. A présente tout cela relève de l’histoire vécue engloutie sous les flots de souvenirs. 

Nombreux sont ceux qui ont dû par la suite changer leurs noms pour   ne plus être l’object de railleries de la part d’autres compatriotes issus d’une autre culture. Avant l’avènement du communisme en Chine, les Chinois de la première génération songeaient à faire fortune à Maurice puis à regagner l’Empire du Milieu pour finir leurs vieux jours.  L’arrivée au pouvoir de Mao Zedong est venue déjouer ce plan. Ainsi ils décidaient de s’installer définitivement à Maurice et d’y faire souche. C’était peu avant l’accession de Maurice à l’Indépendance, craignant d’avoir à quitter un jour Maurice et devenir apatride, bon nombre de ces Chinois ont opté pour la naturalisation en écoutant le sage conseil donné par feu Sir Seewoosagur Ramgoolam, le Chef ministre d’alors. Certains après leur naturalisation se sont empressés pour procéder à un exercice de  « Change of name » pour se passer de leurs noms d’alors, objet de raillerie et de moquerie. Et, c’est dans ce contexte que certains  Sino-Mauriciens ont perdu leurs noms de clan. 

 L’émigration chinoise a cessé pratiquement après l’installation le 1er octobre 1949 du régime communiste en Chine. Les autorités coloniales de l’époque craignaient que l’arrivée massive sur le territoire mauricien des ressortissants chinois, ayant subi l’influence du communisme, causerait une instabilité politique dans le pays. 

On doit aux boutiquiers Sino Mauriciens d’avoir institué un système de micro-crédit avant la lettre, identique à celui institué récemment par le Bangladeshi Yunus, le Prix Nobel de la Paix en 2008, pour venir en aide à ses compatriots. Ce système d’accès au crédit pour venir en aide aux laboureurs et aux artisans des camps sucriers pendant l’entrecoupe avait grandement aidé l’île Maurice à une période cruciale de son développement économique quand le système bancaire n’était pas tellement développé. Aujourd’hui avec le décès de la plupart des Chinois de la première génération ou de leur émigration particulièrement vers le Canada et l’Australie rejoindre leurs enfants, qui y ont fait souche après leurs études tertiaires, les petites boutiques chinoises ont disparu du paysage mauricien pour être prises en charge par des boutiquiers hindous ou sont remplacées carrément par des grandes surfaces. 

Les Chinois de la deuxième génération, qui sont restés au pays, se sont reconvertis, eux, dans d’autres activités économiques émergeantes, comme la restauration pour profiter de la manne touristique ou encore dans les petites et moyennes industries (PME) spécialisant dans les services de catering, l’ouverture des snacks ou encore la confection des amuse-gueules. 

La cuisine chinoise incontournable dans le paysage culinaire de Maurice. 

Il serait intéressant de souligner ici l’apport des Chinois sur les plans économique, social, culturel et historique de Maurice. La gastronomie chinoise, avec ses mines frits, ses boulettes de viande et de poisson, son chop suey, son canard laqué, son potage d’aileron de requin et son gâteau la cire, entre autres que tous les Mauriciens rafolent,a fait que la cuisine chinoise est devenue incontournable dans le paysage culinaire mauricien.  Elle s’est imposée au fil du temps et a contribué à l’intégration des autres communautés du pays en un ensemble culturel homogène. Ainsi tous les Mauriciens, sans distinction de races, de castes et de communautés et indépendamment de leur milieu social et culturel, adorent le curry, le dholl puree, le gâteau piment, le briani, le samoussas, le ladou, la rougaille saucisse,  le bol renversé, le “mine touni”.       

Donc nous pouvons affirmer que l’intégration des toutes les communautés du pays s’est fait par le biais du palais, alors que le pays est en retard sur le plan de l’intégration politique. A cause des politiciens qui veulent assurer leurs arrières, le pays continue à tergiverser sur le besoin d’abolir ou non le Best Loser système de notre Constitution. Rapport du professeur Carcassonne oblige!     

De nos jours les lions et les dragons chinois font partie de notre heritage culturel commun légué par les Chinois, alors que les pétards sont entrés dans les moeurs mauriciens. On fait éclater les pétards, comme les Chinois, à l’occasion d’un marriage, d’un anniversaire, d’une naissance, également pour accueillir la nouvelle année, la Noêl et le Divali, ou encore pour acclamer les nouveaux lauréats des bourses d’Etat ou encore faire acte de publicité autour de la boutique qui a vendu, soit le gros lot de la loterie verte, ou qui a enregistré le jackpot du dernier tirage du loto. Avec l’attirance qu’exerçce la cuisine chinoise sur les autres communautés, nous constatons que bon nombre des Mauriciens indépendamment de leur origine ethnique sont adroits dans l’art de manipuler les baguettes pour manger les mines frits et les boulettes de viande qu’ils achetent à même le trottoir. Aujourd’hui les marchands de boulettes ne sont pas exclusivement des Chinois et cette activité économique fait partie du folklore mauricien dans les villes comme à la campagne. 

Les Mauriciens ont une faible pour l’horoscope chinois et le Feng Shui.     

Par ailleurs la pratique du Tai Chi Chuan pour se maintenir en forme et le wushu, une forme d’arts martiaux chinois, connaissent un engouement chez les jeunes, pas nécessairement ceux issus de la communauté chinoise. L’art de vivre en harmonie avec son environnement, le Feng Shui, attire également des Mauriciens d’autres communautés. Chaque année à l’approche de la Fête du Printemps on constate l’engouement des Mauriciens, toutes communautés confondues, à vouloir connaître sous lequel des douze animaux de l’horoscope chinois ils sont nés. Ainsi parfois on n’imagine pas l’étendue de l’influence de la culture chinoise sur une certaine façon de vivre des Mauriciens!    

Aujourd’hui avec le phénomène de mariage mixte certains Sino-Mauriciens n’arrivent pas à trouver une épouse mauricienne de culture chinoise. Ce sont surtout ceux qui sont restés au pays et qui ont pris   charge du business familial. Ils se tournent donc vers la Chine pour ramener une épouse chinoise et cela grâce aux contacts maintenus avec les connaissances de leurs parents se trouvant à Meixian. D’autres de leur contact avec des ouvrières chinoises venues travailler sous contrat à Maurice dans l’industrie du textile, ont fini par se caser. Ces filles viennent principalement des provinces chinoises de Jiangsu, Fujian et Quangdong.      

Toutefois ce sont surtout celles que des Mauriciens de la jeune génération ont épousées et ramenées de Meixian qui sont les plus aptes à intégrer au sein des familles sino-mauriciennes. Ces jeunes femmes majoritairement Hakkas sont très travailleuses. Elles aident leurs époux à se lancer dans les petites et moyennes Industries (PME), la restauration et l’industrie des amuse-gueules. Par leur travail et leur dure labeur, elles assurent la relève et la survivance de la tradition chinoise à Maurice. 

La débrouillardise des Chinoises, Mauriciennes d’adoption. 

 En cette approche du Nouvel An Chinois les étagères des grandes surfaces sont remplies des friandises et des amuse-gueules chinois pour ne citer les gâteaux la cire (Thiam Pan), les nougats de pistache et de graines de sésame, les chipecs, les moolkoo, les gâteaux crabes, et cravates. Ces Chinoises, devenues Mauriciennes à part entière, qui sont originaires pour la plupart de Meichou, sont derrière ce travail de fourmi: la préparation et la confection de ces friandises que leurs maris vont placer en consignation dans les grandes surfaces du pays. Je connais une dizaines d’entre elles qui opèrent à Sainte Croix, à Roche-Bois,  à Cassis, à Bell Village, à Belle Etoile/Coromandel et au Chinatown de Port Louis.  

La débrouillardise de ces Mauriciennes d’adoption nous rappelle l’époque de l’entre deux guerres mondiales quand l’île Maurice manquait presque de tout en terme de denrées essentielles. Alors qu’aujourd’hui ces ménagères chinoises travaillent seules, pendant que leurs maris sont au travail. A l’époque les femmes chinoises habitant Chinatown travaillaient côte à côte avec leurs maris. Ensemble, les couples avaient transformé leurs modesties maisons en de vraies rûches d’abeilles. Avec l’aide de leurs enfants et faisant preuve d’une débrouillardise débordante, ils avaient transformé leur région en un “cottage industry”.   

On y fabriquait de tout, du vin, du vinaigre, des savattes en caoutchouc, du macaroni, du savon, des bonbons, des biscuits, des chaussures, etc, bref tout ce que l’île Maurice d’alors avait besoin pour nourrir et vêtir sa population. Comme quoi le Chinatown a été et restera à jamais dans la mémoire collective des Mauriciens le berceau d’un début de l’industrialisation de Maurice qui s’est opérée pendant la guerre en raison de pénurie de principaux articles de consommation courante. Les vaisseaux de guerre ennemis, qui rôdaient dans le parage de Maurice, rendaient l’approvisionnement des marchandises venues d’Europe et d’Asie par bateaux difficile. 

Les Chinois de la troisième génération ont perdu leur “chineseness”.   

Cette petite incursion dans l’histoire de la diaspora chinoise à Maurice nous aura permis de situer à sa juste valeur la présence chinoise dans un pays multiracial qu’est Maurice. L’île connaît elle-même en ce moment une profonde mutation, La communauté sino-mauricienne dans sa grande majorité, tout comme les autres communautés du pays, fait face à un processus de déculturation et de perte des valeurs ancestrales. Elle est en train de perdre son “tongsin”, son “chineseness,” c’est à dire son identité chinoise. C’est que les jeunes de cette communauté ont perdu leurs répères, Est-ce leur faute ou celle de leurs parents qui les ont privilégiés pour un enseignement à l’occidentale dans un monde en pleine compétition, négligeant au passage de leur inculquer certaines valeurs confucéennes sur lesquelles repose le fondement même de la civilisation chinoise?        

Quelles sont ces valeurs ancestrales chinoises? Ce sont grosso modo la piété filiale, le respect des vieux, la parole donnée, l’amour du travail, la discipline pour le travail bien fait, le respect des lois et surtout la façon de bien se comporter en société entre autres. L’identité chinoise n’a pas de prix. Le jour où la communauté chinoise aurait perdu son identité, il faudrait tirer un trait au multilinguisme et au multiculturalisme mauriciens. 

Création de Hakka Cantonese and Fukinese Association.

Et c’est dans ce contexte que récemment à l’initiative d’un petit groupe de Sino-Mauriciens, mené par Joseph Tsang Mang Kin, qu’ une nouvelle société chinoise a été enregistrée. Elle a pour nom la “Hakka Cantonese and Fukinese Association.” Comme son nom l’indique, elle regroupe les Mauriciens d’origine chinoise de ces trois sous groupes qui ont fait souche à Maurice. L’association a pour objectif d’oeuvrer pour une plus grande comprehension entre Hakkas, Cantonais et Fukinois et aussi de permettre à chaque sous groupe un partage de connaissance de son histoire, de sa culture et de ses us et coutumes.     

Il existe des variantes entre Hakkas et Cantonais qui au cours des âges ont contribué à perpétuer la méfiance et la rivalité entre les deux plus importants sous groupes qui constitutent la communauté sino-mauricienne. D’ailleurs dans l’histoire des tribulations des Hakkas, depuis son exode forcée des plaines du Moyen Fleuve Jaune jusqu’aux contrées inhospitalières de la Chine du Sud et par la suite de leur essaimage aux quatre coins du globe en suivant le profil de l’implantation de la diaspora chinoise dans le monde, cette rivalité entre Hakkas et Cantonais était proverbiale. Aujourd’hui le mariage entre Hakkas et Cantonais est chose courante. Les deux groupes s’entendent à merveille peut-être parce que les Sino-Mauriciens sont tellement minoritaires dans le pays/ Ils prennent conscience qu’ils doivent se serer les coudres et de parler d’une seule voix pour se faire entendre 

N’était-ce la forte présence de la Chine qui pèse de tout son poids sur l’économie mondiale et les liens culturels privilégiés qui unissent les Chinois de Maurice à l’ancienne mère patrie, la perte des valeurs ancestrales aurait été plus prononcée auprès des Sino-Mauriciens de la jeune génération. Finalement c’est une bonne chose que les Sino-Mauriciens de la troisième génération ont pris conscience en même temps que les non Chinois du pays de l’importance de la Chine et du mandarin. Avec le rafermissement des relations diplomatiques entre la petite île Maurice et la Chine continentale la comunauté chinoise du pays est bien partie pour un nouveau départ. Toutefois il importe que les jeunes Sino-Mauriciens connaissent un peu le mandarin et apprennent aussi à écrire ne serait-ce leur nom en chinois. C’est ce que j’aurais souhaité de tout coeur à l’aube de la nouvelle année du Dragon de l’Eau. Kung Shi Fat Choy et bonne fête du Printemps à tous les Mauriciens!

 

Roland Tsang Kwai Kew

rtsangkwaikew@gmail.com

Beau Bassin ce 19 janvier 2012
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